« L’épuisement psychologique est fort, nous devons redoubler d’attention »

Face au Covid-19, quelles sont les mesures mises en place par les Ehpad ? Louise Delage, directrice de l’Ehpad de Bray-Dunes, nous partage son quotidien.

Pourriez-vous présenter votre Ehpad ?

L’Ehpad de Bray-Dunes est un Ehpad public autonome. Nous accueillons 60 résidents et 12 places sont réservées dans une unité de vie alzheimer. 60 personnes sont salariées avec 51 équivalent temps plein.

Quelles sont les mesures que vous avez mis en place pour faire face à la crise ?

Début mars, nous avons interdit les visites aux personnes mineures et malades, avant de fermer totalement l’Ehpad dès l’activation du plan bleu. À partir du 20 mars, les résidents ont été confinés dans leurs chambres et nous avons fermé les espaces communs, comme la salle à manger, pour éviter la propagation du virus. Nous prenons également leur température deux fois par jour pour pouvoir agir rapidement en cas de suspicion.

Pour les salariés, le port du masque et les tenues de protection sont obligatoires pour tous, même le personnel administratif. Nous avons mis en place un sas de décontamination dès l’entrée de l’Ehpad pour éviter tout contact avec l’extérieur et l’établissement. En arrivant, chaque personne va au vestiaire, se lave les main, enlève sa tenue de ville pour mettre une tenue adaptée – qui est lavée tous les jours – et désinfecte le vestiaire. Tous les jours, les professionnels prennent leur température et s’ils ont plus de 38°, ils ne viennent pas travailler. Si un professionnel a été en contact avec une personne malade présentant de la fièvre et de la toux, il ne vient pas travailler non plus, même si cette personne n’a pas été confirmée Covid. Il y a quelques semaines, les proches d’une des salariées avaient la grippe, nous avons préféré la mettre aussi en quarantaine par précaution. Et il s’est avéré que 15 jours plus tard, elle était positive au test Covid ! Cette politique “zéro risque” que nous avons mis en place nous permet d’être très vigilants et d’empêcher au maximum le virus de franchir les portes de l’Ehpad. Ces mesures sont toutefois possibles car, pour l’instant, nous n’avons pas de pénurie de personnels.

Tout notre matériel (téléphone, claviers d’ordinateurs…) est désinfecté plusieurs fois par jour et nous réalisons désormais les transmissions entre les services dans la salle à manger, assez grande pour que nous puissions échanger en gardant la distance de sécurité nécessaire.

En cas avéré de Covid-19 au sein de notre Ehpad, nous avons mis en place tout un protocole : isolement de la personne, équipement total et adapté des soignants, masque pour le résident, circuit spécial pour le linge, isolé et lavé dans des sacs hydrosolubles, vaisselle propre au résident, débarrassé le lendemain… Pour l’instant, je n’ai pas envisagé de créer une aile de l’établissement réservée au Covid car je trouve important que le résident garde sa chambre et ses repères malgré l’isolement. Après, ce sont des mesures qui peuvent bien sûr évoluer.

Avez-vous mis en oeuvre des mesures spécifiques pour le bien-être du personnel ?

La période actuelle est très stressante pour chaque soignant, notamment au sein d’un Ehpad où l’entrée du virus peut être rapidement catastrophique. Nous sommes tous angoissés d’être porteur sain et/ou de ne pas repérer un symptôme facteur de l’épidémie. C’est pourquoi le respect strict des mesures d’hygiène est indispensable. Nous devons également redoubler d’attention pour veiller aux bonnes conditions de travail des équipes et détecter des signaux faibles.
Avec la cadre de santé, nous communiquons beaucoup auprès des équipes. Tous les jours, nous allons voir chaque professionnel de santé pour remonter leurs questions, échanger avec eux et repérer d’éventuels problèmes. Une fois par semaine, nous organisons une réunion collective où je leur partage les dernières informations et où chacun peut poser ses questions. La transparence et la clarté de l’information sont d’autant plus indispensables en ce moment, pour nous permettre d’être très réactifs en cas de besoin. Un groupe de parole est également organisé par la psychologue de l’établissement pour les professionnels qui le souhaitent.

Certains Ehpad ont pris la décision de confiner le personnel au sein de l’établissement mais, pour le moment, je ne suis pas en faveur de cette mesure. Déjà, parce que, tant que nous ne sommes pas testés, le risque d’être confinés en tant que porteur sain est trop élevé. Ensuite, parce que notre établissement ne me permet pas d’accueillir les professionnels dans de bonnes conditions. Le dortoir serait dans la salle commune, sans volets et les gestes barrières difficilement respectables. Les équipes seraient vite exténuées. Enfin, retrouver ses proches le soir est un vrai sas de décompression pour les professionnels. Ces moments leur sont nécessaires pour se ressourcer et évacuer une partie du stress.

Comment gardez-vous le lien entre les résidents et leurs proches ?

Le sentiment d’isolement des personnes âgées peut être d’autant plus fort durant cette période. Nous organisons des appels vidéo avec les proches et nous échangeons des photos. Il y a quelques semaines, j’ai lancé un appel sur Facebook pour recevoir des mots, des dessins pour égayer les journées des résidents. Nous avons reçu des centaines de réponses ! Tous les mots et dessins sont affichés dans nos couloirs ou dans des recueils que les résidents peuvent consulter.

Les familles qui habitent le plus près peuvent également venir voir leurs proches et leur parler à travers une baie vitrée et fenêtre oscillo-battante, en respectant, bien sûr, tous les gestes barrières. Pour elles aussi, la situation est angoissante. Nous prenons toujours le temps de répondre aux familles, de leur donner des nouvelles, que ce soit par téléphone, par e-mail ou via notre page Facebook.

Sans activité commune et sans intervenant extérieur, les journées sont parfois longues pour les résidents. Pour pallier l’ennui, nous mettons en place des activités adaptées, comme l’aide à la marche avec l’ergothérapeute ou des ateliers avec la psychologue.

Pourriez-vous nous raconter un moment marquant depuis le début de la crise ?

J’ai 3 moments en tête :

    • 21 jours après la fermeture de l’Ehpad, et donc après avoir passé les 15 premiers jours de confinement, nous avons félicité chaleureusement les soignants. Tout le monde s’est applaudi, on était tous très fiers du travail accompli, ça a reboosté l’équipe.
    • Récemment, nous avons reçu un courrier d’un monsieur dont la maman était au sein de l’Ehpad en 2018. Il tenait à féliciter et à remercier l’équipe personnellement en précisant qu’il les imaginait auprès des résidents, donnant leur maximum. C’était un moment très émouvant pour les équipes.
    • J’ai également en tête l’émotion d’une résidente qui parlait en facetime avec sa petite fille. 15 jours auparavant, elle ne savait pas ce qu’était un appel vidéo et maintenant, elle ne peut plus s’en passer !


Avec le stress de la situation actuelle, chaque petit geste prend des proportions importantes. Même si les professionnels réalisent leurs missions habituelles, ils sont d’autant plus émus par ces moments de solidarité et d’échange, qui leur rappellent pourquoi ils ont choisi de faire ce métier.